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Angola: Alvaro Sobrinho proche du pouvoir a pillé 600 millions de dollars révèle Mediapart

Dans un article publié le 2 MARS 2018 PAR MICAEL PEREIRA (EXPRESSO) ET CRAIG SHAW (THE BLACK SEA), Mediapart et l’EIC révèlent qu’Alvaro Sobrinho, homme d’affaires proche du pouvoir angolais poursuivi au Portugal et en Suisse, a détourné plus de 600 millions de dollars de la Banco Espirito Santo Angola lorsqu’il dirigeait la banque.

 

Mediapart écrit qu’au printemps 2017, il a été soupçonné d’avoir bénéficié de passe-droits à l’île Maurice. Comme l’a raconté le journal local L’Express, les autorités de l’île l’ont autorisé, malgré le scandale de la BESA, à acheter 131 villas dans un complexe immobilier. Interpellé par l’opposition, le vice-premier ministre mauricien, Ivan Collendavelloo, a fait cette magnifique réponse: il a suffi qu’il « regarde Sobrinho dans les yeux pour savoir que son argent [était] propre ».

Lisbonne, quelques jours avant Noël 2014. Dans une salle du Parlement portugais, un homme musclé aux traits rugueux et aux tempes grisonnantes est passé sur le gril par une commission d’enquête parlementaire. Dans une déposition filmée, Alvaro Sobrinho doit répondre de sa responsabilité dans la faillite de la banque Banco Espirito Santo (BES), qui fut l’un des emblèmes du capitalisme portugais.

Banquier et homme d’affaires angolais, Alvaro Sobrinho, 55 ans, a été de 2002 à 2012 le PDG de la Banco Espirito Santo Angola (BESA), filiale de la banque installée dans l’ancienne colonie portugaise, devenue le deuxième pays producteur de pétrole d’Afrique.

Sous la présidence de Sobrinho, la BESA a perdu 5,7 milliards de dollars en accordant des prêts douteux. Ce qui a entraîné la chute de la Banco Espirito Santo puis le démantèlement de sa maison mère, le Grupo Espirito Santo, un empire centenaire présent dans plus de vingt pays. Le tout aux frais des contribuables portugais, qui ont dû financer un énorme plan de sauvetage de la banque en août 2014.

Le scandale est retentissant. Alors quand les députés auditionnent Alvaro Sobrinho en cette veille de Noël 2014, ils ont deux questions en tête : où sont passés les milliards disparus en Angola ? L’ancien patron de BESA en a-t-il détourné une partie à son profit ? Une députée l’interroge sur une opération hallucinante qui apparaît dans les comptes : « Donc c’était courant [dans votre banque] d’avoir des retraits en liquide de 525 millions ? » Réponse de Sobrinho, interloqué : « Évidemment, c’est… c’est… c’est absurde ! »

Mais l’étonnement du banquier était factice. Des documents confidentiels obtenus par Der Spiegel, puis transmis à Mediapart et ses partenaires du réseau de médias d’investigation EIC, montrent que ces gigantesques retraits d’espèces n’ont jamais eu lieu. Il s’agissait d’écritures fictives qui ont permis à Alvaro Sobrinho de détourner les fonds de la banque vers des sociétés-écrans qu’il détenait en secret. Des mails confidentiels montrent qu’il était personnellement impliqué dans ces opérations occultes, conçues pour que personne ne puisse retracer la destination de l’argent.

Nos documents montrent également l’ampleur des détournements. Trois sociétés angolaises contrôlées par Sobrinho ont reçu, sur leurs comptes à la BESA, un total de 433 millions de dollars, dont une partie était destinée à l’une des filles du dictateur angolais de l’époque, José Eduardo Dos Santos. Si l’on y ajoute les 182 millions déjà révélés en 2014 par notre partenaire Expresso, touchés par Sobrinho sur ses comptes et ceux de deux autres sociétés offshores, cela signifie que l’ex-patron de BESA semble avoir bénéficié au total de 615 millions de dollars de prêts frauduleux.

Ces faits présumés de détournement de fonds, abus de confiance et blanchiment d’argent font l’objet depuis sept ans d’enquêtes judiciaires ouvertes d’abord au Portugal puis en Suisse, où le parquet fédéral a réalisé en 2015 une saisie préventive de 150 millions d’euros, stockés par Alvaro Sobrinho sur des comptes ouverts dans des banques helvétiques.

Mais jusqu’à présent, il n’y avait pas suffisamment de preuves pour l’inculper et porter l’affaire en justice. Les enquêteurs ne disposaient pas en effet d’éléments montrant avec certitude que l’argent avait été prélevé sur les avoirs de la banque.

Tout a démarré par des suspicions sur la fortune accumulée par Sobrinho. Le banquier devenu homme d’affaires, qui vit entre Luanda, Lisbonne, Londres et Genève, a multiplié les dépenses et les investissements, pour des montants qu’il n’a pas pu accumuler avec son seul salaire de 70 000 euros mensuels en tant que PDG de la BESA.

L’enquête portugaise a été lancée en 2011, lorsque les policiers de la DCIAP, une unité d’élite rattachée au procureur général, se sont intéressés à l’achat par Sobrinho de six appartements et d’un immeuble de luxe à Estoril et à Cascais, deux stations balnéaires chics en banlieue de Lisbonne. Une partie de l’argent (3,6 millions d’euros) provenait de Grunberg Investments, une société offshore immatriculée aux îles Vierges britanniques. Sobrinho a également acheté 30 % du Sporting, le second club de foot de Lisbonne, rival du Benfica.

Les soupçons se sont renforcés en 2013 lorsque Rui Guerra, le successeur de Sobrinho à la tête de la BESA, a identifié une première vague de versements suspects opérés par la banque : 81 millions de dollars vers un compte détenu par Sobrinho, 64 millions vers Grunberg Investments et 37 millions vers Pineview Overseas, une coquille offshore au Panama utilisée par Sobrinho pour acheter deux journaux portugais. Interrogé lors d’une réunion d’actionnaires de la banque, l’ex-patron a refusé de donner le nom des bénéficiaires de ces deux sociétés-écrans.

La BESA a également identifié trois sociétés angolaises (Ocean Private, Anjog et Marina Baia) qui ont reçu 433 millions de dollars, via des opérations passant par des dépôts en espèces effectués par cinq autres sociétés-écrans, lesquelles avaient auparavant reçu 1,6 milliard de dollars de prêts accordés par la banque.

La BESA n’a trouvé dans ses registres aucune information sur les propriétaires des trois mystérieuses sociétés angolaises qui ont touché les 433 millions. Selon les documents obtenus par l’EIC, elles appartiennent toutes à Sobrinho et à sa famille.

La première, Ocean Private, appartient à Jayhill Corporate, une société offshore des îles Vierges britanniques détenue par Sobrinho, qui détient un compte au Credit Suisse. La seconde, Anjog, est contrôlée par l’épouse de Sobrinho et leurs deux enfants, mineurs à l’époque

Quant à la société Marina Baia, elle appartenait au départ à Sobrinho et à ses deux frères. Le 28 juin 2011, 15 % des actions ont été transmises à une associée de marque : Tchizé Dos Santos, l’une des filles du président angolais José Eduardo Dos Santos, qui a quitté le pouvoir en septembre dernier.

Cette découverte renforce les soupçons de collusion entre Sobrinho et le pouvoir angolais. Sous sa présidence, la BESA était considérée comme très liée à Dos Santos et à sa famille. Selon l’agence Reuters, 19 % du capital de la BESA appartiendrait à Isabel Dos Santos, l’autre fille du président, devenue milliardaire sous son règne (lire notre enquête ici). Un rapport de l’agence de renseignement privée Kroll, cité par le journal mauricien L’Express, indique que Sobrinho est perçu en Angola comme « protégé » par le pouvoir, du fait qu’il aurait été le « banquier personnel » du MPLA, le parti du président.

En tout cas, aucune enquête n’a été ouverte en Angola, malgré les 5,7 milliards mobilisés par l’État pour couvrir les prêts douteux de la BESA, prélevés dans les caisses de la compagnie pétrolière nationale Sonangol et apportés par des investisseurs chinois. Ni le président Dos Santos ni son successeur João Lourenço, qu’il a fait élire en septembre dernier, n’ont souhaité faire la lumière sur la destination des sommes colossales qui ont disparu.

Des documents confidentiels obtenus par l’EIC, qui comprennent des courriels, des relevés de compte et des fichiers Excel, révèlent pour la première fois les manœuvres utilisées par Sobrinho pour détourner l’argent.

Nos documents révèlent notamment qu’un compte ouvert à la BESA de Luanda par Ocean Private, l’une des sociétés de Sobrinho, a reçu 277 millions de dollars, qui se sont ensuite envolés vers d’autres comptes et juridictions. Plusieurs échanges de courriels racontent comment Alvaro Sobrinho a été directement impliqué dans des opérations en faveur d’Ocean Private.

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